Quelle intégration politique et économique dans la zone euro ?

C’est la question sur laquelle se sont penchées la FEPS et la Fondation Jean Jaurès, le 25 mai dernier. Un panel d’experts et d’hommes politiques de gauche, parmi lesquels le Président du Parlement Européen Martin Schultz et le Ministre français de l’économie Pierre Moscovici, était invité à débattre sur ce thème à la BNF autour de Bruno Liebhaberg, membre du Conseil scientifique de la FEPS et président du think tank belge Gauche réformiste européenne. Partir de la crise pour s’interroger sur la gouvernance de l’Union : c’est une réflexion nécessaire à l’approfondissement de l’intégration européenne.

Visant sans la nommer la ligne politique des conservateurs européens, Pierre Moscovici a affirmé dans une longue intervention que les politiques appliquées jusqu’à présent ne répondent pas correctement à la situation dangereuse dans laquelle nous nous trouvons… Elles constituent en effet un « policy mix » inefficace, voire contre-productif. Les mesures d’austérité ont eu un impact conséquent sur la croissance et l’emploi en Europe. Cependant, la « rigueur » ou plutôt le sérieux budgétaire n’est pas une option : il s’avère nécessaire à la crédibilité des Etats-membres, très endettés, qui ont besoin de trouver des subsides sur les marchés financiers. Il n’en demeure pas moins que le redressement économique ne s’amorcera pas tant que les pays européens mèneront une politique de consolidation budgétaire et que dans le même les institutions européennes utiliseront le seul levier de la politique monétaire (BCE).

Les forces progressistes qui partagent ce point de vue ont trouvé un allié de choix en la personne de François Hollande qui avait axé sa campagne sur le thème de la croissance.  La stabilité est primordiale, mais elle ne doit pas se substituer à cette dernière : le chef de l’Etat semble être rejoint sur ce point par le nouveau Président du Conseil italien, Enrico Letta.

Dans cette période difficile, Pierre Moscovici a loué la réforme engagée lors du Conseil européen des 18 et 19 octobre 2012 : les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres de l’Union européenne ont adopté un calendrier pour la mise en place d’une union bancaire, en accord avec la logique d’intégration que souhaite porter le gouvernement. Deux phases ont été définies. D’une part, l’établissement d’un système intégré de supervision des banques, étape préalable à la possibilité de recapitalisation directe de ces banques par le Mécanisme européen de stabilité. D’autre part, le Ministre a également commenté les mesures en termes d’investissement. L’augmentation du capital de Banque Européenne d’Investissement est une action concrète qui doit se traduire rapidement par une hausse des investissements tant dans le domaine public que dans le domaine privé. La BEI devra appliquer ces politiques le plus rapidement possible pour une efficacité maximale.

L’économie, la compétitivité sont des priorités indispensables, mais l’Europe n’est pas qu’un marché. Par les politiques communes qu’ils mettent en place depuis des décennies, les destins des partenaires européens sont liés autour d’un idéal commun. La solidarité entre Etats-membres est tout simplement essentielle. Cette réciprocité, cette unité, peut être déclinée sous différents volets qui méritent d’être poursuivis et approfondis.

La jeunesse européenne est un enjeu primordial. Frappés les plus durement par la crise, les 18-25 ans affrontent actuellement un chômage qui dépasse les 25%. Il s’agit donc de défendre un plan d’insertion et de lutte contre le chômage des jeunes. Si le budget européen a déjà mobilisé six milliards d’euros pour la jeunesse via la « Youth Guarantee », il est nécessaire de renforcer cette initiative. Le financement de ces mesures en faveur des jeunes pourrait passer par une taxe sur les transactions financières tandis que la BEI pourrait également financer la formation professionnelle, les prêts aux étudiants, etc.

Une Europe de la solidarité, c’est aussi une Europe qui met en place des politiques, des instruments pour faire face à la crise. Le budget européen doit être une force aux vertus contra-cycliques, il a vocation à être établi par une union politique constituée autour de l’Eurogroupe. Comme l’affirme le Ministre de l’Economie, l’important est de « jouer collectif ». Il s’agirait donc de mettre réellement en place une législation, une harmonisation fiscale ainsi que des solutions concrètes sur le secret bancaire, le dumping et l’évasion fiscale que nous ne pouvons plus tolérer à cette échelle.  Pour cela, même si nous défendons une autre politique, il est important de ne pas se laisser aller aux petites phrases à l’encontre d’Angela Merkel. Pierre Moscovici a rappelé ce principe indéniable : « si la France et l’Allemagne s’unissent, tout n’est pas fait. S’ils ne s’entendent pas, rien n’est possible. »

Enfin, une intégration politique et économique ne saurait s’accomplir au sein de la zone euro sans contrôle démocratique. La création d’une chambre « zone euro » au sein du Parlement Européen, dont les membres pourraient être tout ou partie de l’ensemble des députés européens issus des pays de la zone euro ainsi que l’instauration d’un exécutif « zone euro » qui serait responsable devant cette chambre permettraient aux citoyens de donner par leur vote, lors des élections européennes, une légitimité à ce gouvernement. Le Parlement Européen devrait par ailleurs et plus généralement voir son pouvoir renforcé par la généralisation de la codécision. Quel que soit le cadre de cette intégration, elle devra en tout état de cause créer de nouvelles politiques communes, telles que des politiques sociales ou éducatives. La France et l’Allemagne ont ainsi le devoir de s’affranchir des divergences partisanes pour fédérer les pays de la zone euro autour d’un réel projet européen. Dans ce nouveau cadre, des majorités politiques devront émerger pour que les citoyens puissent faire un vrai choix entre différentes orientations.

Crédit photo : Fondation Jean Jaurès, 2013.